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Lilian Gatounes (Canal +)

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De l’art de la passe...

 

 

Un observateur privilégié du monde du football, de son jeu et de son évolution, c’est ainsi que je décrirai mon métier de journaliste de sport et de commentateur. Depuis plus de 15 ans au sein du service football de Canal+, la selecao brésilienne du football télévisé, j’ai vécu, commenté, analysé et décortiqué des milliers de matchs de toutes
les compétitions, de tous les continents.
 
L’enseignement que j’en retire est que rien n’est moins fragile que le football, rien de plus fugace que le jeu parfait,
rien de plus versatile que ce jeu que l’on voudrait rationnaliser, maîtriser à base de statistiques, de données et d’algorithmes alors que son plus grand secret réside dans l’humain. Mes origines, ma culture m’ont tout naturellement attiré vers le football espagnol.
 
Mon directeur Cyril Linette m’ayant confié la responsabilité de la Liga, j’ai ainsi vu éclore une certaine idée du football. Au moment où en France le credo « il faut gagner les duels » était la norme, un jeune technicien sans expérience déboule avec une autre philosophie : le duel est proscrit, le schéma tactique est invariablement un 4-3-3 avec un milieu en triangle, où les joueurs tentent de rendre le terrain le plus large possible et le réduire au maximum à la perte de balle. Une idée simple... tellement simple que l’on s’en veut de ne pas y avoir pensé, c’est l’ère de la passe ou comme on l’appelle en Espagne le Tiki-Taka. « Les entraîneurs entraînent au jeu, les meilleurs entraînent des hommes ». A sa prise de fonction, l’Espagne est un vivier de joueurs techniques, dotés d’une grande intelligence de jeu mais aucun ne dépasse 1m70.

Le projet de jeu de Guardiola n’est pas une pure invention mais le fruit d’une longue réflexion, une addition d’expériences. Pep s’est rendu en Argentine pour rencontrer trois techniciens : César luis Menotti, Ricardo La Volpe et Marcelo Bielsa. De la friction de leurs idées naît l’étincelle d’un nouveau jeu : la relance des défenseurs, des attaquants qui rentrent, le pressing global, l’usage des hommes de couloir. Autant de principes mixés à l’héritage hollandais du Barca qui vont lui faire gagner quatorze trophées en 4 ans. C’est l’apogée espagnole, la sélection domine le monde du football pendant 8 ans.Mais la vraie leçon n’est-elle pas de s’interroger aujourd’hui sur l’échec espagnol au Mondial, pourquoi ce football ne gagne plus ? En Ligue des Champions en 2013, seulement deux équipes avaient une moyenne supérieure à 600 passes par match, elles étaient neuf l’an passé.

Sans doute le darwinisme du football, le jeu des Espagnols est resté le même et ce sont, en fait les adversaires qui se sont adaptés. Cruyff disait : « si nous avons le ballon, ils ne marqueront pas » mais depuis, Mourinho (avec l’inter) et Diego Simeone ont prouvé que l’on pouvait gagner avec 45% de possession et seulement 500 passes...

 
De mes longues soirées à discuter tactique avec mon mentor, Raynald Denoueix, je retiens qu’il n’existe pas une vérité mais des vérités, que le secret est de savoir adapter son jeu à ses joueurs et non pas l’inverse. J’en garde un immense respect pour le travail d’entraîneur, pour avoir croisé beaucoup d’entre vous sur les pelouses, je sais combien votre tâche est ingrate, si peu souvent reconnue. Et que tel le mythe de Sisyphe condamné à pousser un rocher en haut d’une colline, le bonheur n’est pas dans l’objectif atteint mais dans l’accomplissement de sa tâche au quotidien.

 

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